Le droit a déjà suffisamment de peine a être appliqué à l'intérieur des frontières des Etats sans que les Suisses s'imaginent que toute conséquence internationale de cette application se conforme nécessairement à des principes rationnels, ou même de bonne foi. Autrement dit, les Lybiens n'allaient pas faire de cadeau à qui que ce soit, tout comme les Américains n'en ont pas fait à UBS et tout comme les Français s'apprêtent à n'en pas faire non plus à tout banquier suisse qui traverserait en dehors des clous place Vendôme.

C'est pourquoi on peut dire que l'arrestation du fils Kadhafi à Genève relève d'une jugeotte de nains de jardin, au mieux.

Il n'est pas mon propos ici de défendre l'impunité des dictateurs, mais il n'en reste pas moins que la leçon de manipulation politique et la (relative) humiliation qu'ont subies les Suisses dans l'affaire Kadhafi devraient au moins leur servir à retirer quelques leçons pour leur propre compte. Et pour commencer, ouvrir les yeux sur la réalité des dynamiques politiques internationales: après avoir épuisé notre capital de sympathie (notion étrange, une fois rapportée à la Suisse en général) auprès des Européens, il serait sans doute temps de reconnaitre le sens de la marche de l'histoire. La construction du projet européen, politique, économique et social, s'accompagne dans l'idéal non de sacrifices, mais de l'évolution et la mise à jour de la perception du monde terrien actuel par les Suisses. Non que les Français ou les Italiens soient plus éclairés - Jésus, non! - mais au moins ont-ils eu un moment ou l'autre un Robert Schuman ou un Romano Prodi qui a mis son capital politique en jeu et botté les culs en direction d'une structure européenne qui est fondamentalement tournée vers la coopération et la paix sociale.

Ce que ne comprennent pas les électorats nationaux en Suisse, qui sont majoritairement braqués contre l'idée même de coopération internationale, c'est que la majeure partie du bien-être social qui 'justifie' ce besoin de calme et de pelouses tondues est générée à l'étranger. Cette forme de schizophrénie toute simple est entretenue par une fraction politique aux intérêts de rente bien évidents, seules raisons invocables à leur comportement, d'ailleurs, avant de devoir se tourner vers des justifications d'ordre psychologique, voire imprécatives.

Kadhafi est limite et imprévisible? Bon. Mais en attendant, il a la possibilité de prendre des ressortissants suisses en otage, ce qu'il a fait, et ce qui est l'unique justification acceptable pour la pantalonnade imposée à Hans-Rudolf Merz le mois dernier (dès que les otages auront atterri à Belp, sains et saufs et avec sans doute quelques kilos en moins, ça devrait commencer à canarder sec dans les couloirs du Palais Fédéral). Et le Conseil Fédéral n'a pu faire que constater que les Genevois ont joué aux cow-boys (tout en étant par principe irréprochables - ce qui est le noeud du problème) avant de devoir aller balayer, rembourser et acheter les tessons de pots cassés, et de couler encore un bain au vendeur des pots.

Mais lorsqu'on fait cavalier politique seul, tout en hurlant avec la meute économique, on ne s'étonnera pas de ne voir aucun autre chevalier voler à notre secours en cas de chute de selle, non plus qu'on ne s'étonnera de se faire bouffer par les membres de la meute qui ont le plus les crocs.

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Il semblerait que le vendeur des pots cassés ait en plus envie de se faire frotter le dos dans son bain...