edward_hopper04















La crise: pour beaucoup, notre 'première' crise. Je me souviens de la crise asiatique/russe de 98, mais à l'époque, à part les gros titres et ce que tout le monde savait, je ne percevais pas plus que ça les mécanismes et les implications de ce qui était considéré comme un gros risque pour l'équilibre économique mondial...

Actuellement, je n'en sais pas beaucoup plus, relativement à la masse de facteurs qui entrent dans l'explication de la crise financière que traverse le monde. Relativement à moi-même, ceci dit, j'ai l'impression d'avoir parcouru une certaine distance... Cette crise est l'occasion de réfléchir sur certains moteurs fondamentaux de notre société, via une analyse  macroéconomique: le recours à l'endettement pour financer des croissances mal réparties et non naturelles, le partage des rôles financiers dans le cadre de la globalisation (ils épargnent, nous consommons), la mentalité individualiste poussée à son extrême, dans le cas des hypothèques moisies (c'est à dire la déresponsabilisation des individus), la démission du discours politique,  ou encore le désintérêt croissant de la société civile pour les question politiques.

On pourra prendre les choses dans l'ordre: d'abord, comment en est-on arrivé là, financièrement? Depuis la crise de 1929, plusieurs éléments dans l'histoire de la régulation financière américaine ont conduit à une situation où les freins naturels à l'expansion d'une activité économique ont été levés, pour des raisons idéologiques très souvent, mais également pour des raisons de calcul politique, notamment pour les décisions prises dans le feu de l'action, au lendemain d'évènements économiques retentissants, et sous la pression d'opinions publiques échaudées. En fin de compte, on a assisté à un rapport de force qui s'est soldé par la victoire de la finance, et de son image influente, sur les considération d'économie réelle, dans la course à l'oreille du législateur. A partir de là, la finance a développé son propre agenda.

Puis, comment le capitalisme a-t-il évolué pour en arriver à cette version prédatrice et aliénée par le profit? Le profit a de tout temps éte l'objectif du business, mais il a un rôle: le réinvestissement ou l'épargne, dans des limites naturelles. Lorsque le business a vu sa structure interne évoluer de la forme entrepreneuriale à la forme managériale, le bébé a été jeté avec l'eau du bain. Nommément: un élément crucial de responsabilité a été mis de côté. Le rôle de la finance en économie est clairement définissable par la théorie: la gestion du risque. Malheureusement, en parrallèle avec l'évolution des mentalités, la notion de risque est devenue un élément indésirable de l'activité économique, un empêcheur de tourner en rond qu'il faut limiter, et si possible virtuellement supprimer, alors qu'il devrait jouer, lui aussi un rôle régulateur fondamental. En fait, la dernière forme connue de pratique économique donnait la part belle au penchant psychologique de l'homme à l'accumulation de richesse en tant que telle, sans facteur de responsabilisation ou de modération autonome.

Ensuite, qu'enseigne-t-on dans les écoles de business, dans les départements de gestion, qui a fait que les responsables économiques publics et privés aient laissé se produire une crise de confiance aussi profonde que celle-ci? Cela ne fait malheureusement pas longtemps que le terme 'éthique' a repris un sens respectable dans le débat public et politique, et qu'on écoute simplement ceux qui le profèrent. Et à l'université?  Les initiatives pour rapprocher les enseignements en économie et en éthique se multiplient, et il tient surtout aux responsables de ces projets que cette tendance ne se limite pas à une effet de mode.

Ceci dit, on peut retrouver dans l'évolution des sciences économiques une explication à l'état actuel de l'éducation des professionnels de l'économie, au sens large: la mathématisation de l'économie, la poursuite de la respectabilité scientifique (et donc d'influence via l'expertise technique, dans une société technologique comme la nôtre) par une discipline qui se trouve, plus que toute autre, au carrefour de la recherche académique, de l'apprentissage de la gestion matérielle, de la construction des arguments dans le champ des débats de société et de la formulation des politiques publiques. Une éducation qui fait la part belle aux modèles explicatifs scientifiques prédictifs oublie toute la construction personnelle qui procède des branches littéraires, et réduit les langues (et l'apprentissage de leurs cultures d'origine) à de simples lignes de CVs. Elle fait des étudiants des opérateurs, proprement dit. Rien de plus. C'est pourquoi l'éthique, à tout le moins, avec son modèle d'enseignement discursif, doit servir de contrepoids, pour commencer, dans l'enseignement actuel de la gestion, de l'économie et du business en général.

L'économie est une science sociale. Sans doute, de par sa méthodologie, la plus rigoureuse des sciences sociales, mais une science sociale néanmoins: son objet parle, il produit et échange des marchandises, il paie, emploie, collabore, vole et corrompt. Impossible de ne pas considérer l'aspect éthique de la recherche: c'est à dire la recherche concernant la justification ultime des actions des individus. Et pour ce faire, le modèle fondamental de l'économie, homo oeconomicus, ne suffit pas, n'a jamais suffit. L'information est imparfaite, et de ce fait induit les comportements stratégiques. Les externalités ont été expédiées sous cette forme par la science économique, parce que précisément, en témoignant de la complexité  organique et systémique de la réalité des échanges, elles posaient un problème aux modèles mécanistes économiques actuels.

A côté de ça, il y a une question ouverte concernant la responsabilité des individus: comment peut-on accepter de prendre une hypothèque lorsque son profil de crédit est mauvais? Comment peut-on envisager d'octroyer un crédit hypothécaire à un mauvais profil, sur la base d'un nouveau produit financier dont on ne comprend rien? Une explication est qu'on s'imagine ne pas devoir en supporter les conséquences... Seulement, attribuée à la société dans son ensemble, cette mentalité bute sur un problème logique: qui en dernier recours va payer les pots cassés? L'Etat? Mais l'Etat, c'est nous!

Du vin et des draps sur la planche (à billets) en perspective :-)



PS: je sais pas ce que j'ai avec Hopper, ces temps...