Je voulais faire un billet sur l'overdose de nouvelles que je vois venir en ce qui me concerne, et de la première victime de cette overdose, en terme de suivi personnel: Le Monde. Mais, grâce à Vil Coyote, d'Optimum, voilà que je peux joindre cette note un peu générale à une critique concentrée d'un élément bien précis du Monde, la chronique du 15 décembre dernier d'Eric Le Boucher, intitulée 'Drôle de moment de bascule'.

A force de lire une publication, on finit par en cerner le fond, la mentalité et le caractère. On finit aussi par la dépasser, souvent. Ca m'arrive un peu ces temps, avec Le Monde, mais ça m'arrive également avec The Economist. Pourtant je connais ma façon de lire ces papiers: cyclique. Je les dévore un temps, puis je les suis de loin, avant d'y revenir. Là, c'est différent, je commence à aller voir ailleurs, comme je l'ai fait aupravant avec Le Monde Diplomatique.

Je parcoure donc Optimum, quand je tombe sur un lien, signalé par Vil Coyote, vers cette chronique. Elle parle grosso modo des économistes, plus particulièrement des économistes politiques, et de leur inaptitude supposée à prédire au public quoi que ce soit de stable, que ce soit sur la durée de la crise des subprimes, le cours du dollar ou le prix du pétrole. Le Boucher s'en prend aux économistes eux-mêmes pour commencer, puis il évoque les raisons de cette inaptitude, et enfin glisse vers un mode plus général, le commentaire global, sur l'air de 'le libéralisme en prend plein la gueule' (le fameux 'drôle de moment de bascule').

Outre que je n'aime pas les petits malins qui prennent des cibles faciles pour faire marrer le public (la chronique de le Boucher est en page Opinions - Dieu merci), je trouve dommage de tomber sur ce genre d'article dans Le Monde. Je l'aime bien, moi, Le Monde. Pas vraiment partisan, un info relativement de qualité et des moyens pas si mal alloués. Du coup, tomber sur ça, c'est comme être forcé de réaliser que les mauvais penchants du public prennent le dessus et que l'auteur de l'article ne voit pas de problème à leur faire du pied. Alors bon, voyons de plus près ce que nous dit le Boucher.

Premier temps: les économistes sont des rigolos. Tous les sujets chauds évoqués plus haut (pétrole, subprimes, dollar) sont incapables de faire l'objet d'un consensus entre économistes. Ceux-ci répondent 'peut-être', 'ça dépend' ou 'd'un côté... de l'autre...' lorsqu'on leur demande comment va évoluer la situation. Du 'brouillard', selon Le Boucher, qui ajoute qu'en 2007, on ne trouve pas de position commune chez les économistes - taxés au passage de remplir ce qu'ils prétendent être des 'prévisions' avec des 'incertitudes'. C'est intéressant que Le Boucher prenne ces exemples, parce que cela montre effectivement un trait particulier à la discipline économique: le domaine dans lequel elle évolue, et plus particulièrement l'économie politique, s'appuie sur des agrégats statistiques, qui sont des éléments de la réalité, mais pas des données objectives définitives. Leur nature et la façon de récolter les statistiques de terrain obligent à se limiter à des modèles somme toute grossiers. Mais aucun économiste politique n'a jamais prétendu fournir de description finale de quoi que ce soit. Ce qui débouche sur une conclusion, qui éclaire par ailleurs la confusion que fait Le Boucher: l'économie politique sert à faire des recommandation sur des comportements à adopter à partir de situations de crises, par exemple. Elle ne sert pas à prédire à quoi va ressembler la situation demain. Nuance.

Deuxième temps: on peut bien leur pardonner, à ces économistes, car en effet le monde change, et il n'est pas facile de prédire quoi que ce soit de global, actuellement. Je l'aime bien, celle-ci, car elle est assez bien vue. Mais si Le Boucher avait écarté ses oeillères, il aurait remarqué qu'en fait peu d'économistes prétendent donner des prévisions définitives, comme il a l'air de vouloir les voir faire. Et tous, quand on leur demande ce type de prévisions, prennent des pincettes et le signalent. Le traitement que leur inflige Le Boucher est à la limite de la mauvaise foi.

Mais voyons plutôt ce que dit l'auteur lui-même:

"Il y a d'abord l'Asie, qui n'en finit pas d'affirmer sa force dans tous les domaines, économique, financier, technique, et dans toutes les régions."

On fait difficilement plus vague. Le Boucher veut sans doute parler de la Chine. Tout d'abord, être l'atelier du monde, et produire à peu de valeur ajoutée ne signifie pas se construire une base économique puissante. La technologie de pointe et le savoir-faire restent encore aux Etats-Unis, en Europe et au Japon. Autant pour la 'force technique'. C'est en train de se faire, mais on est loin du compte. Financièrement, on ne voit pas non plus où Le Boucher veut en venir. La Chine possède de grosses réserves de dollars et finance le déficit américain, mais c'est tout. De plus, avec la baisse de la consommation domestique américaine et le resserrement du crédit, il se passe exactement ce dont le déficit américain a besoin pour se calmer: plus d'épargne intérieure. L'avantage chinois, sur ce point précis, est conjoncturel, et certainement pas destiné à durer.

Les hubs financiers mondiaux se situent encore à Londres et New York. La différence d'avec les places asiatiques relève de ce que l'argent actuellement injecté en Asie sert à soutenir une croissance en cours destinée à amener les économies régionales au niveau des économies occidentales. Forte croissance ne signifie pas nécessairement forte économie.

Enfin, le système bancaire chinois suscite encore de fortes réserves. Les ratios de liquidité, la sécurité des dépôts en cas de crise, la législation bancaire et le savoir-faire doivent être réformés et responsabilisés. Si il y a autant de points d'interrogation, on peut en deviner l'origine: le boom économique chinois a donné lieu à un sentiment domestique de devoir en profiter pour gagner le plus de terrain possible. Or une économie forte se construit sur quelques décennies au moins, et se teste de temps à autre. Maintenant que la Chine est dans la cour des grands (ne me taxez pas d'élitisme), elle doit changer certains de ses comportements. Quant à Le Boucher, il hurle avec les loups.

"Depuis dix ans, les Etats-Unis sont le consommateur en dernier ressort du monde, avalant les produits chinois et les machines allemandes. Mais ce Gargantua a aujourd'hui une indigestion de subprimes. L'Asie peut-elle prendre le relais ? Le gouvernement de Pékin peut-il faire en sorte que les ménages chinois cessent d'épargner pour consommer et donnent ainsi un débouché interne aux productions ? Si oui, l'économie-monde peut continuer à rouler vite sur un équilibre neuf, si non, elle va sérieusement ralentir."

Le Boucher a raison, mais de manière limitée: d'abord, et en l'état actuel des choses, la Chine n'a aucun intérêt à ce que les américains abaissent leur niveau de consommation. Ensuite, la Chine n'est certainement pas prête à remplacer les ménages américains comme 'consommateur en dernier ressort': amener les chinois au niveau de richesse par habitant des américains prendra encore du temps, et comme Le Boucher envisage ceci comme solution au ralentissement de la consommation américaine consécutif à la crise économique qui se profile, il tombe un peu court. Enfin, mais ceci n'engage que moi, un ralentissement de l'économie mondiale ne doit pas être traité de but en blanc comme une conséquence négative de la crise. Si Le Boucher veut aller dans cette direction, il devra d'abord prendre en compte deux ou trois points de redistributivité qui ne peuvent être ignorés comme ça.

Troisième temps: les économistes sont perdus, et c'est bien normal, car c'est le LIBERALISME lui-même qui est en plein repositionnement. C'est intéressant, mais dommage que Le Boucher en donne des exemples absurdes. Nombre d'économistes affirmeraient sans doute que la doctrine économique appliquée actuellement à la mondialisation ne relève du libéralisme que de très loin. Et que le 'libéralisme' que conchient les antilibéraux est une cible facile, car très mal définie, et encore moins bien comprise. Personne ne veut d'une loi de la jungle en économie internationale, sauf les prédateurs, et ils ne sont pas majoritaires.

Le libéralisme en crise de Le Boucher repose sur trois piliers: "la mondialisation, le recul de l'Etat devant l'économie et le développement de la finance". Merveilleux. Si cela est le libéralisme contre lequel il faut se battre, je veux bien me faire antilibéral. Mais, las, présenté comme ça, c'est surtout une cible facile de plus.

Prenons les choses l'un après l'autre. Le signe, selon Le Boucher, que la mondialisation est en passe de changer, c'est d'abord que le cycle de Doha risque d'échouer, ensuite que trois candidats présidentiels américains parlent de protectionnisme, enfin que Michel Barnier évoque la 'préférence européenne', en matière économie, je suppose. Pour ce qui est de Doha, l'échec des négociations reflète le désaccord persistant entre Nord et Sud sur les subventions agricoles: mais la clef du problème réside dans une mise à niveau (ou tout du moins une réduction des écarts) des économies du nord et du sud - prescription que contient déjà le concept de mondialisation - pas dans une redéfinion de ce concept. Avec une mise à niveau, les pays du sud reposeraient moins sur un prétendu avantage comparatif (l'agriculture) qui ne pourrait de toute façon pas être supprimé des économies du nord. Autant les aider à se diversifier.

Quant au protectionnisme américain, Le Boucher prend un gros risque en allant le chercher dans la bouche de candidats présidentiels. Si je ne m'abuse, c'est surtout Mike Huckabee, pasteur évangéliste et vainqueur de l'Iowa, qui est pour une autarcie énergétique et alimentaire des Etats-Unis. Tu parles d'un lunatique... Il sera temps de prendre ce risque au sérieux quand les Etats-Unis auront mis en place autre chose que des lois ciblées et partisanes concernant les quotas d'acier à l'importation, qui sont par ailleurs loin de faire l'unanimité à la maison. Tout le monde pratique le protectionnisme, de manière limitée et ciblée le plus souvent. En fait, on ne peut que se demander ce que seraient les gains de croissance effectifs en cas de levée de ces pratiques dans les cas les moins défendables économiquement (c'est à dire souvent motivés politiquement).

Le protectionnisme européen? La question devient intéressante, à la limite, si on envisage le protectionnisme comme un levier de négociation entre économies, en vue d'amener celles qui pratiquent le dumping salarial à de meilleurs sentiments. Mais dans le cas européen, j'ai l'impression que c'est juste un remède de plus proposé à la croissance basse de la zone euro.

Le recul de l'Etat? il parait que le libéralisme (et les économistes) sont à fond pour. Et qu'il reculait! Mais heureusement, selon Le Boucher, ce n'est plus le cas. Pourquoi? Parce que les pays émergents ont créé des fonds souverains, afin de prendre des participations dans des firmes, et que le gouvernemet britannique a volé au secours de Northern Rock, banque menacée par la crise des subprimes. D'une part, cela fait longtemps que l'Etat est de manière schématique présent dans l'économie et d'autre aprt, le bail-out est une pratique qui a toujours existé,  comme le protectionnisme. Dans le cas des fonds souverains, le libéralisme ne voit aucun problème à ce que l'Etat tente  le coup, en tant qu'acteur économique, du moment que ses billes sont gérées de manière claire. Et pour Northern Rock, l'Etat est intervenu en dernier ressort, et surtout parce que les signes avant-coureurs d'une ruée bancaire commençaient à agiter les responsables politiques. Et une ruée à plus grande échelle aurait été infiniment plus dommageable à l'économie que le spectable d'un bail-out public. Le libéralisme, n'en déplaise à Le Boucher, peut vivre avec ça.

Enfin il semble que Le Boucher ait été un peu ébloui par la crise des subprimes. Celle-ci serait un frein au 'développement de la finance', troisième pilier de l'Isla... de la mondialisation, pardon. Que la crise des subprimes ait eu lieu ne signifie nécessairement pas que le libéralisme soit lui aussi en crise, mais plutôt que les bulles boursières sont fragiles, et pas forcément souhaitables. La finance s'est fortement développée depuis 20 ou 30 ans, mais ce n'est pas un mal. La diversification des outils financiers permet par ailleurs un plus grand accès aux marchés financiers et au crédit, moteur de développement économique, pour peu qu'on fasse attention. Le Boucher mélange une question technique avec une question éthique: le problème des subprimes, avant même de considérer la structure des outils impliqués, consiste simplement en ce que des enfoirés (des institutions de crédit trop contentes multiplier les risques en pensant les disperser - sous couvert d'innovation technique) se sont fait du fric sur le dos d'idiots (un public trop content d'obtenir un crédit alors qu'il n'en était pas en situation). La réponse est législative: les conditions du crédit sont à revoir et doivent être régulées plus efficacement (et honnêtement), puisqu'une crise économique comme celle des subprimes n'arrange pas les bidons du théoricien libéral. Vu que le marché ne peut prévenir une bulle fianncière de ce type, avec banques et emprunteur qui se retrouvent au final sur le carreau, alors l'Etat doit intervenir et définir des conditions plus safe. Le Boucher cite en outre le Financial Times: '"La finance moderne se résume à ôter les risques des épaules de ceux qui sont capables de les porter (les banques) pour les mettre sur les épaules de ceux qui sont incapables de les comprendre." Ceci est d'autant plus surprenant de la part du Times (un fleuron du libéralisme, soit dit en passant) que c'est démagogique et biaisé: les banques ont cherché à disséminer les risques, mais pour chaque emprunteur insolvable, il y  une banque avec un prêt non remboursé - et dans le même temps, le nombre de banques prêteuses n'a pas augmenté proportionnellement au nombre d'emprunteurs-subprimes. Tout le monde est dans le même bateau et le nombre de banques qui sont actuellement dans les emm...nuis en témoigne. Même si cela relevait du 'libéralisme' que dénonce Le Boucher, ce ne serait toujours pas un cas où des puissants font indument porter un risque à des faibles. Tout le monde a profité le plus possible, jusqu'à ce que le système lâche et purge. D'autant plus que Le Boucher se contredit deux lignes plus bas:

"Les risques, perdus de vue, sont méchamment réapparus sous forme de saignées dans les bilans des banques : 65 milliards de dollars de pertes annoncées, sans doute 400 à venir au total."

65 milliards de dollars au passif des banques. Je ne vois pas où se trouve celui qui a fait porter le risque à autrui.

Le Boucher conclue que le monde change vite, on le voit bien à toutes ces péripéties, n'est-ce pas, et que les économistes, qui selon lui balaieraient tout ça du revers de la main en disant 'ajustements', sont en fait toujours aussi paumés.

Pour autant que je sache, il y a toujours eu des crises économiques, à intervalles réguliers, et le monde moderne a toujours évolué relativement vite. Le Boucher, lui, caricature le libéralisme économique et lui attribue trop facilement des échecs imputables à d'autres facteurs, tout en déformant les positions des économistes. Les économistes sont sans doute, sur les questions que veut leur poser Le Boucher, tout aussi paumés que Le Boucher ne l'est lui-même; mais ils ne s'y prennent pas avec mauvaise foi. La différence est que ce ne sont pas exactement des questions que les économistes étudient sous cette forme, tandis que Le Boucher, lui écrit effectivement des articles de journalisme. Simplement, il le fait mal. Heureusement que ce n'était qu'une 'opinion'.

Le Boucher semble vouloir prendre libéralisme et économistes au piège d'une définition qu'il a concoctée pour eux et qu'il veut leur faire endosser. Drôle de manière de faire, surtout quand c'est aussi transparent...