28/05/07
Esthétique II/2: Le jugement esthétique chez Kant
Deuxième partie du billet, commencé là.
Un universel sans concept
Pour aborder la seconde dimension du jugement esthétique, celle qui consiste à représenter un universel sans concept, il peut être utile de se pencher sur ce que Kant nomme l’antinomie du goût. Une antinomie peut être définie comme la confrontation sur le même sujet de deux conclusions diamétralement opposées, et cependant chacune soutenues par des arguments qui semblent décisifs. Kant s’est déjà servi d’antinomies dans la Critique de la Raison Pure pour analyser le sens de certains aspects de la rationalité humaine.
En l’occurrence, l’antinomie du goût peut être présentée ainsi :
1) Le Beau est dépourvu de concept. En d’autres termes, il n’existe aucune possibilité d’universalisation du prédicat ‘beau’. Le fait d’être dépourvu de concept explique par ailleurs l’impossibilité de parvenir à une conclusion exclusive pour deux critiques d’art aux intuitions opposées.
2) Le Beau est pourvu d’un concept. Sinon, l’existence de la discussion autour des œuvres d’art, par exemple, ne pourrait pas être expliquée : le simple fait que nous en parlions implique qu’il y a un espoir de parvenir à une conclusion. Cet espoir est constitutif du type de discussion qu’on trouve autour de la notion de Beau. Autrement dit, et pour me répéter un brin, lorsque nous formulons un jugement de goût, nous postulons par ailleurs que chaque humain est susceptible de l’accepter inconditionnellement.
Kant résout l’antinomie de la façon suivante : la notion de ‘concept’ n’est pas la même, selon qu’elle est utilisée sous 1) ou sous 2). Sous 1), elle désigne un concept au sens fort, qui fonde la connaissance et est de nature universelle. Sous 2) le concept en question est plus faible au plan épistémique (il n’autorise pas la connaissance), mais permet cependant au jugement qui l’arbore de prétendre à l’universalité. Comment cela ? Selon Kant, en servant de ‘rampe d’intuition’ vers une notion transcendantale : le concept du supra-sensible. Ce concept semble définir une sorte de structure transcendante commune à toutes les créatures rationnelles, et qui sert de 'schéma' de la représentation consciente : en tendant vers cette structure universelle, le jugement de goût acquiert par là même un élément d’universalité. Le supra-sensible représente un élément qu’il est impossible de connaître au sens strict du terme, mais dont la ‘présence’ dans notre intuition est indispensable pour donner le contexte d’arrière-plan au fonctionnement rationnel tel que Kant le décrit chez l’humain, et qui ait que le réel correspond à la rationalité humaine. Les objets supra-sensibles, selon Kant, sont Dieu, la liberté et l’immortalité (ce sont d’ailleurs les objets des antinomies de la Critique de la Raison Pure), et forment un cadre d’Idées de la Raison, au sein duquel celle-ci se meut, mais qu’elle ne peut connaître par elle-même.
Pour donner une idée un peu moins obscure du rôle des Idées de la Raison, on peut dire ceci : elles représentent un ‘horizon d’attente logique’ en-deçà duquel se forment les activités rationnelles de notre esprit. Lorsque notre esprit perçoit des événements dans le monde, par exemple, ceux-ci sont conformes au principe de causalité. Mais à son tour, ce principe, pour être respecté, implique que nous saisissions ces événements dans le temps, de manière séquentielle. Ceci ne peut être connu directement par nous, mais représente néanmoins une condition d’arrière-plan nécessaire au bon fonctionnement de la rationalité telle que nous l’exerçons.
Donc, lorsque notre esprit se représente un objet beau, et que le sentiment de plaisir émerge dans notre conscience, c’est en fait une Idée de la Raison qui est éveillée en nous, et la correspondance de la représentation à l’Idée d’une part témoigne du fonctionnement harmonieux de nos facultés, d’autre part déclenche le plaisir, signe que la correspondance de la représentation à l’Idée est contingente (ceci est assez aisé à comprendre, si on imagine l’inverse : si notre esprit devait toujours saisir les objets comme conformes à ces Idées, nous serions d’une part des automates, mais également nous ne saurions au bout du compte jouir de cette correspondance, celle-ci étant garantie ; que la correspondance, qui n’était pas acquise, se fasse, et nous en sommes contents).
Dans le jugement de goût, l’existence de l’objet se trouve en dehors du schéma explicatif. Le sujet qui a une représentation de l’objet ne se détermine esthétiquement qu’en fonction de son état mental, le sentiment de plaisir. Et ceci, le fait de se représenter un objet sous le rapport du sentiment que sa représentation engendre dans le sens intime, est proprement la représentation esthétique.
En pointant vers la notion de supra-sensible, le jugement esthétique acquiert l’universalité, puisqu’il représente ce qui se passe pour tout agent rationnel lorsque celui-ci observe un objet conforme à l’intuition des Idées de la Raison (tous les humains ‘voient’ les formes des objets physiques de la même manière). Par contre, en échappant par là même à toute caractéristique personnelle concernant le sujet, et en se limitant sur le continuum à rester en amont de l’entendement proprement dit, le jugement esthétique fait l’impasse sur la présence de tout concept en son sein.
Et c’est cette universalité qui est signalée par le fait que lorsque nous tentons de formuler un jugement esthétique, nous le faisons avec à l’esprit le postulat que celui-ci doive être acceptable et accepté par tous les hommes. Quand nous estimons qu'autrui doit pouvoir accepter notre jugement, nous attendons de lui qu'il ne le fasse pas en tant qu'il est cet individu particulier, mais qu'il le fasse en tant qu'il est un autre homme; tandis que l'absence de concept explique l'impossibilité de mener des discussions argumentatives et partant, la diversité des opinions de goût dans le monde.
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