28/05/07
Esthétique II/1: Le jugement esthétique chez Kant
Billet publié quelque peu en retard, puisque troisième tentative de rédaction après incidents techniques et perte subséquente des précédentes versions (ainsi que pétage de plombs afférent).
Kant, donc, dont la théorie esthétique, autrement plus élaborée que celle de Hume, prendra non un, mais trois billets pour son exposé. Le premier – celui-ci – traitera de la place qu’occupe le jugement esthétique dans le système kantien, de sa définition, ainsi que du premier angle sous lequel il sera abordé. Les angles en question sont les suivants : chez Kant, le jugement esthétique comporte trois dimensions. La première est d’être déterminé par un plaisir désintéressé. La deuxième est de représenter un universel sans concept. La troisième, d’être axé autour d’une finalité sans fin. Pas de panique, mais respirez à fond quand même.
Le problème auquel font face Hume et Kant est le même : il s’agit de rendre compte de la diversité apparente des opinions en matière de beauté, tout en analysant l’élément d’universalité qui est sous-jacent à toute discussion esthétique : après tout, lorsque nous déclarons un objet beau, nous le faisons en présupposant que toute l’humanité doit pouvoir s’accorder sur ce point.
Tour d’horizon du paysage conceptuel kantien
Le jugement esthétique kantien – celui qui fait dire au sujet qu’un objet est beau – se situe à mi-chemin entre l’imagination et l’entendement. L’imagination est la faculté de la raison qui appréhende le réel brut et anarchique tel que le monde le présente aux sens, et le met en ordre afin de pouvoir être saisi correctement par la raison. L’imagination opère ce mouvement dans les deux formes fondamentales de l’intuition humaine : l’espace et le temps. Disons simplement que l’imagination, avant tout traitement de l’information, nous permet de percevoir le monde avec des couleurs qui ne débordent pas des limites des objets et fait que les événements dont nous sommes témoins se déroulent en conformité avec le principe de causalité.
L’entendement représente l’autre extrémité de la chaîne rationnelle. A ce stade, les objets donnés dans l’imagination ont été soumis au concept qui est le leur, et la raison en a tiré de la connaissance, dont la caractéristique est d’être de nature universelle.
Entre deux, les facultés de connaissance se rencontrent dans le jugement esthétique : celui-ci ne consiste plus en l’appréhension brute de la matière du monde, mais n’est pas encore à même de fournir un concept de l’objet auquel il s’attache. C’est pourquoi le sujet, à ce stade, n’est pas encore intéressé par l’existence même de l’objet beau, mais simplement par le sentiment que celui-ci lui inspire dans sa représentation.
Un plaisir désintéressé
Ce sentiment est celui de plaisir (ou de peine) qui caractérise le jugement esthétique : comme le sujet ne recherche pas la connaissance qu’il peut tirer de l’objet, il n’a par suite aucun intérêt direct, personnel ou matériel dans l’objet lui-même. C’est ici que se lit la position intermédiaire du jugement esthétique : entre l’imagination qui fournit l’objet, lui-même issu de la nature, et l’entendement, dont l’activité représente la liberté de l’esprit, il faut déterminer un point de liaison. Le jugement esthétique opère cette liaison, qui est par ailleurs également le lien entre nécessité et liberté, non encore soumis au travail universalisant de la raison conceptualisante.
Il faut imaginer le schéma rationnel kantien comme une sorte de continuum, au départ duquel se trouvent les données brutes et au bout duquel émerge la connaissance universelle. Tout au long de ce parcours, Kant a disposé ce qu’il pense être les facultés rationnelles humaines, dans un ordre qui permet d’expliquer la saisie progressive du monde par l’esprit.
A mi-parcours se trouve donc ce point de liaison. Celui-ci fonctionne un peu comme un exemple dépourvu de sens de comment fonctionne notre appareil rationnel. Lorsque le jugement esthétique révèle au sujet son propre plaisir à contempler l’objet donné dans la représentation, ce plaisir indique en fait une certain harmonie des facultés rationnelles entre elles. Autrement dit, on peut avancer que l’imagination fait son travail en s’apprêtant a présenter à l’entendement un objet dont la seule forme réjouit déjà celui-ci, sans pour cela préjuger de quoi que ce soit sur le plan de la connaissance, pré carré de l'entendement. D’où le sentiment de plaisir à la prise de conscience que, sans plus, ce mécanisme se déroule sans incident. Le fait que la forme seule de l’objet soit prise en compte dans le jugement esthétique atteste par ailleurs du caractère désintéressé de celui-ci, et de l’introduction ultérieure des notions de connaissance et de sens appliquées à l’objet, lorsque, au-delà du jugement esthétique, l’entendement s’occupera seul de l’objet présent dans la représentation.
Prochain épisode: "Un universel sans concept".
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