Premier billet d'une série consacrée à quelques thèmes d'esthétique, voici un petit exposé de la philosophie humienne concernant la question du jugement esthétique, autrement dit la "Norme du Goût" (source: texte du même nom).

hume1David Hume, philosophe écossais, est né en 1711 à Edimbourg et mort en 1776 dans la même ville. Sa pensée est tournée vers l'empirisme: la conception selon laquelle les idées sont issues de l'expérience sensible. Pas étonnant dès lors de le voir défendre une telle position en matière d'esthétique.

Qu'est-ce que l'esthétique? Grosso modo, c'est la partie de la philosophie qui étudie l'art et l'expérience esthétique. D'un côté, qu'est-ce que l'art? Y'a-t-il des règles ou des critères qui permettent de juger l'art et les oeuvres d'art, ou de classer les objets artistiques? Si oui, de quelle nature sont ces critères? De l'autre côté, y'a-t-il un trait particulier qui distingue l'expérience esthétique des autres types d'expérience? L'expérience esthétique produit-elle de la connaissance? Comment est-elle structurée dans la mécanique mentale? Existe-t-il des propriétés esthétiques? Le Beau est-il dans les objets ou dans le sujet?

On s'en rend aisément compte: en esthétique, il y a à boire et à manger.

Hume, en bon empiriste qu'il est, commence par constater la diversité des points de vue en matière de jugement esthétique (de goût) et partant, leur égalité. En distinguant jugement et sentiment, il permet de faire un premier pas: l'expérience esthétique représente un sentiment (de plaisir), et un sentiment est toujours juste, parce qu'il ne fait référence à rien au-delà de lui-même. Je dis "j'aime Warhol" comme je dis "j'aime la glace à la fraise", tandis que le jugement, lui, fait référence à un concept existant au-delà de lui-même, et par conséquent, doit lui être conforme (impliquant ainsi la discussion afin de trier entre jugements vrais et faux). Comme tout en matière de goût est affaire de sentiment, il n'y a semble-t-il rien qui a priori permette de discriminer les jugements de goûts. En d'autres termes, la Beauté n'est pas une propriété de l'objet, mais se trouve dans l'esprit du sujet qui la contemple. Hume, au moins sur ce plan, n'est pas un réaliste.

Seulement, la diversité et l'égalité formelle des goûts n'expliquent pas tout. Il est évident que lorsque quelqu'un, en esthétique, s'avise de comparer l'incomparable, on lui rit au nez. Prétendre que Christine Angot est aussi grand écrivain que Fédor Dostoïevski semble certainement faux. Comme les qualités esthétiques se trouvent chez Hume sur le même plan ontologique que les qualités phénoménales, cela reviendrait à comparer l'Everest à une taupinière. Il semble donc naturel pour les hommes de chercher à dégager une norme du goût, un critère de jugement des oeuvres artistiques, qui permette de mettre un peu d'ordre dans la diversité des sentiments et des jugements de goût.

La solution de Hume est assez logique: puisque la Beauté est appréhendée par l'esprit de qui admire une oeuvre d'art, c'est du côté du sujet que l'on va commencer par chercher des réponses.

La Beauté, comme toutes les idées, est issue de l'exprérience. En observant les époques et les peuples, on s'aperçoit que certaines oeuvres et certains artistes sont unanimement et constamment loués. Si l'art, donc, ne repose assurément pas sur une vérité éternelle, il ne saurait pour autant se passer de règles, et celles-ci sont constituées à partir de l'observation de ce qui s'est trouvé unanimement plaire à travers le temps. De ce qu'il faut faire, pour produire un belle oeuvre d'art.

Mais revenons au sujet: Hume voit, dans l'esprit humain, des facultés psychophysiologiques, des organes, plus ou moins entraînés à reconnaitre la Beauté dans les objets. La clé se trouve donc à ce niveau: une faculté bien exercée, un organe bien affûté permettra d'autant mieux saisir ce qu'il est destiné à appréhender. Par suite, si on peut mettre la main sur un individu dont les facultés mentales présentent les qualités requises, on aura une chance de parler à quelqu'un dont le jugement en matière de goût puisse faire autorité. Selon Hume, cet esthète devra disposer:

- d'un esprit délicat, dont le jugement est assuré, l'exécution rapide et qui soit capable de répérer les traits les plus fins d'une oeuvre d'art

- d'une certaine pratique en la matière, la pratique, dans tous les domaines de l'expérience, augmentant l'habileté des organes entraînés

- d'un tempérament capable de laisser de côté tout préjugé, notamment concernant les moeurs et les modes de l'époque dont il juge une oeuvre, et ce afin d'éviter une perversion des sentiments censés émerger naturellement lors de la contemplation

- d'un solide bon sens, capable de distinguer dans l'oeuvre les traits de qualités de raisonnement ou de forme imputable au génie de l'artiste, ainsi que la vraisemblance du sujet représenté dans l'oeuvre

C'est donc  un esprit bien entraîné, le moteur de l'exprérience, qui est le garant d'un jugement de goût sans faute: le vrai sentiment de la beauté est celui qui est ressenti à travers un organe sain et exercé. Ou, selon les propres mots de Hume, "un raisonnement puissant uni à un délicat sentiment, amélioré par la pratique, perfectionné par la comparaison, délivré de tout préjugé". En art, il semblerait que la norme du goût soit le verdict du critique qui répond à ce signalement.

Maintenant, il est évident que l'expérience aidant, et l'humanité avançant, les modèles artistiques émergent au fur et à mesure de l'histoire et balisent le parcours esthétique de plus en plus précisément: les oeuvres communément admises comme exemplaires sont autant de moyens d'abstraire des règles empiriques de jugement. C'est ainsi que l'on peut déceler un mouvement dans la théorie humienne: premièrement, des hommes ont dû s'entraîner l'esprit à déceler la beauté dans les choses. Ou plutôt, on peut assumer que les oeuvres d'art encore actuellement louées (L'Odyssée, La Divine Comédie,...) ont été le fait de personnages à l'esprit assurément fertile et agile, et que ceux qui les ont louées comme telles ont posé un standard de jugement de goût. Dans un deuxième temps, ces modèles généraux ont servi de matière à l'observation historique de l'expérience collective en matière esthétique: qu'est-ce qui s'est trouvé plaire universellement? Ce qui en fin de compte a permis de dégager a posteriori des règles empiriques du  jugement de goût. Double mouvement théorique: d'un côté, les prérequis individuels pour pouvoir juger des oeuvres, et de l'autre, les règles empiriques émergées au fil du temps.

De cette manière, il appert que les principes du goût selon Hume sont universels, les hommes étant tous dotés des mêmes organes, mais que ceux-ci étant inégalement exercés, tous les hommes ne sont pas en mesure de juger de la beauté de manière satisfaisante. D'où la nécessité de la compétence en matière de goût (tous les jugements ne se valent pas). Il se trouve donc un élément d'objectivité dans l'esthétique empiriste de Hume, mais celui-ci, basé sur la structure psychophysiologique commune aux hommes, doit être pris avec des pincettes: en effet, les règles tirées de l'expérience sont-elles aussi universelles que ne l'est la structure psychophysiologique en question? Ou sont-elles empiriquement universelles, ce qui en limiterait la portée?

Hume signale encore deux complication inévitables. La première est relative à l'humeur des hommes, la seconde à la présence éventuellement trop poussée de traits moraux qui défigurent des oeuvres par ailleurs très bien exécutées.

L'humeur des hommes, c'est l'état de leurs organes suivant leur âge. Quant bien même on serait resté sobre et alerte toute sa vie, on ne réagit intellectuellement pas de la même manière à vingt ans qu'à cinquante pour autant: c'est pourquoi, toutes choses égales par ailleurs, un critique pourra louer Ovide à vingt ans, et Tacite à cinquante (exemple humiens), sans que cela ne rentre en conflit avec la théorie que propose Hume. De plus, sur un plan intersubjectif, certains traits attirent plus que d'autres, et inversément: tel est attiré par le son du violon, tel autre le trouve irritant. Hume, tout en trouvant cela inévitable mais pas si grave, préconise tout de même la diversification des centres d'intérêts des critiques afin de ne pas succomber à des penchants esthétiques trop organiques.

D'autre part, et cela a à voir avec les moeurs morales des peuples observés, il se trouve parfois des oeuvres dont la composition, par ailleurs exemplaires, est péjorée par la présence de traits moraux indésirables, signes du temps. Hume cite la tendance des Italiens à la pruderie et celle de certains tragédiens français classiques à la bigoterie. Il s'agit clairement d'une question de degré de présence des qualités. Trop de zèle religieux ou moral dans une intrigue nuit clairement à l'ensemble de la chose et relativise la portée intellectuelle de l'oeuvre. Mais on peut voir ici surtout un avertissement aux  artistes autant qu'un renouvellement de la profession de foi humienne dans la prépondérance de l'esprit en ce qui concerne la production (et la critique esthétique).

Terminons avec une citation tirée de la Norme du Goût à propos, précisément, des différences de moeurs entre les peuples et les publics:

"De tels sentiments (la pruderie et la bigoterie, donc) sont reçus avec de grands éloges dans les théâtres de Paris, mais à Londres, les spectateurs seraient tout aussi ravis d'entendre Achille déclarer à Agammemnon qu'il a un chien dans la tête et un daim dans le coeur, ou Jupiter menacer Junon d'une bonne râclée si elle ne se tient pas tranquille."


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