Ce n'est pas le titre d'un énième manifeste qui traîne sur internet, mais bien celui de l'essai qu'une philosophe américaine a écrit en 2001. J'ai ajouté des points d'exclamation pour attirer un peu plus votre attention.

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Avital Ronell est née à Prague de parents diplomates Israéliens. Elle a étudié l'herméneutique à Berlin, avant d'obtenir un doctorat à Princeton, et a travaillé entre autres avec Derrida sur le déconstructivisme. Elle enseigne l'anglais, l'allemand et la littérature comparée à la New York University. Enfin, elle est l'auteure de quelques essais aux titres aussi curieux que "The Uberreader", "Finitude's Score" ou encore "Dictations: On Haunted Writings".

Son oeuvre se situe aux confins de la philo pour la structure, de la littérature comparée pour la démarche et de la sociologie théorique pour l'air du temps. Stupidity s'attaque à la stupidité, la bêtise, la mauvaise foi, mais prises comme catégories modales de l'homme (c'est-à-dire schémas fondamentaux de comportement) plutôt que comme marqueurs sociologiques "directs". Face à ce que l'auteure ressent comme un besoin politique urgent d'endiguer la stupidité qui menace la stabilité et les fondements de nos sociétés, elle engage en fait une réflexion soutenue et extrêmement documentée sur les divers avatars de la stupidité dans la définition historique de l'homme. Quelles traces interprétatives nous pouvons en retrouver dans l'Ancien Testament, quels ravages la stupidité aurait infligés à l'oeuvre de Kant (je ne suis PAS d'accord!!:-), comment Nietzsche y voyait un état de béatitude d'une part, et un artifice de camouflage social d'autre part.

Le fil rouge de l'essai se tisse le long de cette double thèse: la bêtise échappe à toute définition (au sens propre) que la philo, par exemple, pourrait en faire, et transcende le monde pour constituer un état primaire d'humiliation du sujet, et la bêtise menace l'élaboration correcte par les hommes d'un savoir (au sens épistémique: ce que nous pouvons connaitre) véritable, seule clé d'un rapport sain au monde dans lequel nous vivons.

Avital Ronnel traverse des dizaines d'oeuvres littéraires avec une maîtrise évidente de son sujet (Nietzsche et Kant, donc, mais aussi Musil, Dostoievski, Hölderlin, Deleuze, Derrida, Brecht, Schiller, Hegel, Rousseau, Heidegger, ainsi que quelques obscurs, Blanchot, Schlegel et deux trois autres...), elle multiplie les références précises à l'appui d'interprétations qui vont apparemment au-delà de l'intention originale des auteurs visités. Elle en gifle un ou deux au passage, et Musil est vivement secoué de son piédestal d'écrivain humaniste accompli, au nom d'une prétendue misogynie. Les passages qu'Avital Ronnel cite sont explicites: Musil s'en prend aux femmes sottes au moment où il devrait dénoncer la stupidité humaine toute entière, et, pour le coup, se trouve accusé de lâcheté. Le développement de l'essai est constitué de cet entrelac de références et de thèses personnelles.

Pour l'anecdote, Avital Ronnel semble apparemment cataloguée "féministe" (quoi que cela puisse encore vouloir dire) par certaines références littéraires internet. Pas étonnant, d'ailleurs, puisqu'elle a écrit la préface d'une réédition de SCUM Manifesto, le livre-programme de Valerie Solanas, féministe américaine apparemment enragée, dont le programme prévoyait entre autres de châtrer tous les mâles, afin de fonder une société exclusivement femelle, la science permettant depuis un moment déjà la reproduction sans l'aide des hommes. Toujours pour l'anecdote, Valerie Solanas a tenté d'assassiner Andy Warhol en 1968. Dans cette fameuse préface, Avital Ronnel (j'adore écrire ce nom) ne prend d'ailleurs pas tant la défense de Valerie Solanas qu'elle ne tente plutôt d'analyser et d'adoucir l'impact de sa position.

Pour tout dire, le problème avec ce bouquin est que son auteure ne semble pas s'être décidée. Ou plutôt, qu'elle est victime d'un effet secondaire de quelque chose qu'elle dénonce précisément dans ses pages: la raison pour laquelle elle s'en prend à Kant, le taxant de "philosophe ridicule", est que Kant a déclaré ne pas savoir écrire (esthétiquement parlant), et devoir en conséquence se contenter d'un style austère et aride qui siérait mieux à l'objet de ses recherches. Il aurait donc inauguré l'ère de l'écriture philosophique "sérieuse et collet-monté" (que Nietzsche a d'ailleurs tournée en... ridicule), au détriment d'une écriture philosophique plus littéraire et plus vivante, plus baroque et plus esthétique. Avital Ronnel dénonce ce qu'elle considère comme un indice de la bêtise, mais dans le même temps, s'enferre, précisément, dans son propre style d'écriture...

... et celui-ci est touffu, touffu. Les tournures sont recherchées au point d'en être parfois indigestes, et le fond de l'oeuvre, qui est encore philosophique, perd en clarté par moments. Avital Ronnel écrit très bien, aucun doute là-dessus, et elle maîtrise son sujet, la question n'est pas là. Mais Stupidity risque de décourager les amateurs de lettres comme un texte philosophique abscons, et de mécontenter les philosophes comme un essai littéraire manquant de clarté. Dommage, parce que je l'ai bien aimé, moi...