Je suis tombé sur un article du Temps, l'autre jour, où il était question de croissance économique, ou plutôt de croissances économiques. L'américaine, énergique, l'européenne, moins énergique, la chinoise, stressante. Je ne me souvient plus du point de cet article, mais à l'occasion de sa lecture, une chose m'a frappé: la manière dont absolument nulle part, dans les médias mainstream, les journalistes, économistes ou profanes, ne questionnent plus du tout le concept de croissance. Le concept lui-même, et ce qu'il implique lorsqu'ils en parlent de la manière dont ils en parlent: en l'assumant comme élément permanent de notre conception de l'organisation économique.

Il était question évidemment de classements, et de projections, ainsi que de caractéristiques des différentes croissances économiques, dans l'article. Mais ni là, ni ailleurs, jamais personne n'a avancé cette objection: la croissance, telle qu'elle existe actuellement, n'est pas envisageable à terme. La dynamique de croissance, c'est une expansion continue de la production de biens et de services, ainsi que de leurs échanges, et un des principaux indicateurs publics du niveau de vie (assumer que le chiffre de la croissance seul indique une quelconque réalité utilisable ne rime à rien, mais c'est simple à utiliser et c'est facilement compréhensible). Plus elle est élevée (1.1% en France, ce qui est considéré comme minable, 4-5% aux Etats-Unis, 11% en Chine), mieux est vu le pays ou le système dont elle est issue. Mais une des tâches fondamentales de l'économie, à tel point que c'en devient une définition, est de chercher et proposer des solutions pratiques de gestion et de répartition des ressources limitées de notre environnement entre les besoins illimités des individus. On voit aisément la suite: au rythme où ça va, la course à la croissance va, logiquement, entrer à terme en collision avec l'épuisement des ressources, ou tout au moins leur limitation progressive et croissante. Le dogme actuel de la croissance économique est, au mieux, irresponsable et peu porté sur l'auto-critique.

Alors? Alors l'alternative existe: la décroissance. Je suis allé faire un tour sur internet, voir ce qu'on trouve sur le sujet. Le moins qu'on puisse dire est que cette notion n'est pas encore dans tous les crânes. Je soupçonne même qu'il doit être possible de trouver un endroit où on prendrait encore des coups pour avoir parlé de décroissance. Et pour cause: c'est un concept qui irrite: il remet fondamentalement en question notre mode de vie. Le débat médiatique global ne brille pas par ses qualités philosophiques -  il n'est pas intelligent. "Après moi le déluge, et tant pis si mes enfants se feront rincer. J'aurai au moins essayé..."

Il y aurait plusieurs paradigmes à modifier, évidemment. Actuellement, lorsqu'une croissance est trop faible trop longtemps, ou lorsqu'elle régresse, les agences de notations internationales avertissent les autorités du pays-mauvais-élève que la note du pays, en matière de fiabilité et de solvabilité économique, pourrait être abaissée. Ce qui aurait pour effet de ternir l'image économique internationale du pays, et de lui créer des difficultés par la suite pour emprunter des fonds à l'étranger. D'autre part, la production actuelle de richesses, globalement parlant, est largement suffisante pour cette planète. Seulement, elle est atrocement mal répartie. Là aussi, il faudrait commencer par modifier les mentalités, avec des débats sous-jacents comme le tri, le recyclage, la limitation volontaire de la consommation individuelle. Rien que des sujtes qui vont contre nos penchants naturels pour la non-discipline.