Les hommes, les peuples ne déterminent pas leurs attitudes face aux valeurs morales qu'ils choisissent de placer au centre de leurs éthiques respectives en fonction de facteurs logiques ou rationnels. Il est au contraire le cas, en pratique, que c'est une réaction émotionnelle qui apparait lorsqu'une discussion ou un débat confronte des points de vues différents, voire antagonistes. Autrement dit, la notion de débat objectif, voire de débat philosophique, apparait comme problématique à partir du moment où il s'agit de la mettre en pratique.

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Pas étonnant du tout, dès lors, que l'Iran déclare qu'il ne reconnait pas la légitimité, juridique explicitement et morale implicitement, des résolutions de l'ONU prises contre son programme nucléaire. Au yeux des dirigeants iraniens, elles sont issues d'un organisme occidental, et encastrée dans un concept plus large, celui de la communauté internationale, concept typiquement occidental. Or, aujourd'hui, cette communauté internationale, de même que la culture dominante qu'on y trouve, est dominée par les Occidentaux en général, et les Américains en particulier. Certaines valeurs véhiculées par cette culture (et la manière dont elle a mené ses affaires internationales à travers l'Histoire) ont tout pour, disons, crisper un islamiste orthodoxe.

Ce n'est pas du relativisme culturel, mais plutôt un constat pragmatique. Avoir et présenter les arguments logiques précis qui démontent la position intellectuelle ou idéologique de l'adversaire (par exemple, un adversaire qui défend le port du voile pour les femmes) ne garantit pas du tout que cet adversaire reconnaisse sa défaite pour autant, et se comporte en conséquence.

Pourquoi les Iraniens, qui se disent qu'ils ont après tout les moyens de jouer un rôle régional (et - pourquoi pas? - plus large) influent, voudraient-ils se joindre à la communauté internationale, sous le leadership socio-économique des Etats-Unis, et se plier à des règles découlant des valeurs pas forcément convergentes avec les leurs? Les Brésiliens, sur ce plan, commencent à se décomplexer, de même que les Indiens. Le modus operandi de leur autorités est différent et la confrontation n'est pas la configuration de base de leurs relations avec les Occidentaux, mais la suite des évènements ne me semble pas très difficile à deviner: le pouvoir économique, qui permet beaucoup et de plus en plus en matière de relations internationales, se développe beaucoup pour eux, et ils risquent bientôt de revendiquer une position plus influente dans les affaires internationales. La demande d'élargissement du nombre de sièges permanents au Conseil de Sécurité de l'ONU, présentée par le Brésil, le Japon et l'Allemagne, entre autres, est symptomatique.

Les Chinois représentent l'exemple de ce qui fait déjà un peu peur en Europe et aux Etats-Unis: leur économie, dont les performances et le dynamisme font des envieux un peu partout, leur permettra bientôt d'exercer un pouvoir politique plus efficace, et pas forcément calqué sur les agendas de Washington ou de Bruxelles. Ils ont simplement la sagesse de procéder doucement, pas à pas, et de bâtir patiemment une économie réellement susceptible, dans un futur pas si éloigné, de susciter les tendances globales. Tout dépend de comment ils choisiront d'exercer ce pouvoir, et selon quelle philosophie. Mais le moins que l'on puisse dire, c'est que les Occidentaux ne se sont eux-mêmes jamais vraiment gênés pour mener leurs affaires à leur stricte convenance, et, pour ainsi dire, sans égards extrêmes pour les sensibilités locales, où que leur pouvoir ait pu s'exercer par le passé.

A ce petit jeu, et vu la manière dont ce petit jeu est joué, c'est chacun son tour, et il y a du monde qui attend son tour.